Depuis fin janvier 2025, les villes stratégiques de Goma (Nord-Kivu) et Bukavu (Sud-Kivu) sont sous contrôle de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), une coalition politico-militaire dominée par les rebelles du Mouvement du 23 Mars (M23). Cette occupation prolongée marque une rupture majeure dans le conflit à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC), bouleversant à la fois l’ordre interne et l’équilibre régional.
1. Prise de contrôle : Une manœuvre éclair
Le 27 janvier 2025, les troupes de l’AFC/M23 sont entrées dans Goma, capitale économique de l’Est congolais, quasiment sans résistance. Trois jours plus tard, Bukavu tombait à son tour. Cette progression fulgurante a mis en lumière la désorganisation des Forces Armées de la RDC (FARDC) et la fragilité des dispositifs de défense pourtant renforcés en 2024.
Les autorités congolaises n’ont pu empêcher la débâcle. Plusieurs unités loyalistes se sont repliées vers Minova, Walungu et les hauts plateaux du Sud-Kivu, abandonnant les deux capitales provinciales aux mains des rebelles.
2. Une administration rebelle organisée
Depuis leur installation, les autorités de l’AFC/M23 ont instauré un système de gouvernance parallèle dans les deux villes :
• Mise en place de comités civilo-militaires chargés de la sécurité, de la fiscalité locale et de la coordination des services essentiels.
• Rétablissement d’un ordre public strict, salué par certains habitants mais dénoncé par d’autres comme autoritaire.
• Imposition de nouvelles taxes, notamment sur les transports, les marchés et le commerce transfrontalier avec le Rwanda et le Burundi.
Les services de santé et d’éducation continuent à fonctionner, sous supervision militaire. Toutefois, plusieurs ONG et médias indépendants ont signalé des cas de violations des droits humains, de recrutement forcé et d’arrestations arbitraires, en particulier dans les quartiers perçus comme hostiles au mouvement.
3. Impacts humanitaires et déplacements massifs
La prise de Goma et Bukavu a provoqué une crise humanitaire de grande ampleur. Selon les chiffres de l’OCHA, plus de 600 000 personnes ont été déplacées depuis janvier, cherchant refuge dans les territoires de Kalehe, Walungu, Masisi et au-delà.
Le climat sécuritaire volatile, combiné à la réduction de la présence des agences humanitaires internationales, rend l’accès à l’aide extrêmement difficile. Les ONG locales dénoncent également des pressions de la part des nouvelles autorités de facto, notamment en matière de contrôle des populations déplacées.
4. Réactions nationales et régionales : Silence et ambiguïté
Face à l’occupation, le gouvernement congolais a adopté une posture oscillant entre dénonciation diplomatique et préparation militaire. Le président Félix Tshisekedi a convoqué plusieurs réunions du Conseil supérieur de la défense, sans déclencher d’opération de reconquête jusqu’à présent.
Au niveau régional, les relations entre la RDC et ses voisins sont au plus bas :
• Le Rwanda, accusé de soutenir activement le M23/AFC (accusations étayées par des rapports d’experts de l’ONU), rejette toute implication.
• L’Ouganda, officiellement neutre, est soupçonné de passivité complice.
• La MONUSCO, en cours de retrait progressif, a perdu toute capacité opérationnelle dans les deux villes.
Le processus de paix de Luanda est gelé et l’initiative de Nairobi reste sans effet tangible.
5. Vers un nouveau statu quo ou une reconquête armée ?
À ce jour, plusieurs scénarios se dessinent :
■ Scénario 1 : Enracinement de l’AFC
Les rebelles stabilisent leur autorité, s’implantent durablement et cherchent une reconnaissance politique, en s’appuyant sur une rhétorique de réforme de l’État et de lutte contre l’exclusion.
■ Scénario 2: Contre-offensive gouvernementale
Les FARDC, éventuellement soutenues par des forces de la SADC ou d’autres alliés régionaux, préparent une reconquête militaire de Goma et Bukavu. Des mouvements de troupes sont signalés à Minova et Walikale, mais les capacités logistiques et le moral des troupes posent problème.
■ Scénario 3: Dialogue imposé par la communauté internationale
Sous pression diplomatique, des pourparlers politiques s’ouvrent avec la participation de l’AFC/M23, dans le cadre d’une solution négociée impliquant une décentralisation poussée ou une intégration politique du mouvement.
Conclusion
L’occupation de Goma et Bukavu par l’AFC/M23 depuis janvier 2025 constitue un tournant critique pour la République Démocratique du Congo. Au-delà de la démonstration de force militaire, c’est tout un système de pouvoir parallèle qui s’est mis en place. À l’heure où Kinshasa tente de reprendre l’initiative, l’avenir des deux capitales provinciales reste incertain.
Cette situation met en lumière l’urgence d’un réexamen de la stratégie nationale de sécurité, de la gouvernance locale et d’une reconfiguration diplomatique impliquant les puissances régionales et les partenaires internationaux. Car sans volonté politique forte et coordination régionale, l’Est congolais risque de s’enfoncer dans une nouvelle décennie d’instabilité.
Rédaction